... Les Portes du Soir ...

Poésie

L'irrémédiable

le 26/02/2006 à 19h11

L’Irrémédiable

 

 

Une Idée, une Forme, un Être
    Parti de l'azur et tombé
    Dans un Styx bourbeux et plombé
    Où nul œil du Ciel ne pénètre ;
     
    Un Ange, imprudent voyageur
    Qu'a tenté l'amour du difforme,
    Au fond d'un cauchemar énorme
    Se débattant comme un nageur, 
   
    Et luttant, angoisses funèbres !
    Contre un gigantesque remous
    Qui va chantant comme les fous
    Et pirouettant dans les ténèbres ;
   
    Un malheureux ensorcelé
    Dans ses tâtonnements futiles,
    Pour fuir d'un lieu plein de reptiles,
    Cherchant la lumière et la clé ;
   
    Un damné descendant sans lampe,
    Au bord d'un gouffre dont l'odeur
    Trahit l'humide profondeur,
    D'éternels escaliers sans rampe,
     
    Où veillent des monstres visqueux
    Dont les larges yeux de phosphore
    Font une nuit plus noire encore
    Et ne rendent visibles qu'eux ;

    Un navire pris dans le pôle,
    Comme en un piège de cristal,
    Cherchant par quel détroit fatal
    Il est tombé dans cette geôle ;
     
    — Emblèmes nets, tableau parfait
    D'une fortune irrémédiable,
    Qui donne à penser que le Diable
    Fait toujours bien tout ce qu'il fait ! 
   
    Tête-à-tête sombre et limpide
    Qu'un cœur devenu son miroir !
    Puits de Vérité, clair et noir,
    Où tremble une étoile livide.
   
    Un phare ironique, infernal,
    Flambeau des grâces sataniques,
    Soulagement et gloire uniques,
    — La conscience dans le Mal !

 

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal

 

Le galant tireur

le 10/05/2006 à 12h10

 

Le galant tireur

 
   Comme la voiture traversait le bois, il la fit arrêter dans le voisinage d'un tir, disant qu'il lui serait agréable de tirer quelques balles pour tuer le Temps. Tuer ce monstre-là, n'est-ce pas l'occupation la plus ordinaire et la plus légitime de chacun? - Et il offrit galamment la main à sa chère, délicieuse et exécrable femme, à cette mystérieuse femme à laquelle il doit tant de plaisirs, tant de douleurs, et peut-être aussi une grande partie de son génie.
   Plusieurs balles frappèrent loin du but proposé l'une d'elles s'enfonça même dans le plafond; et comme la charmante créature riait follement, se moquant de la maladresse de son époux, celui-ci se tourna brusquement vers elle, et lui dit: "Observez cette poupée, là-bas, à droite, qui porte le nez en l'air et qui a la mine si hautaine. Eh bien! cher ange, je me figure que c'est vous." Et il ferma les yeux et il lâcha la détente. La poupée fut nettement décapitée.
   Alors s'inclinant vers sa chère, sa délicieuse, son exécrable femme, son inévitable et impitoyable Muse, et lui baisant respectueusement la main, il ajouta: "Ah! mon cher ange, combien je vous remercie de mon adresse!" 

 

Charles Baudelaire, Petits Poèmes en Prose (ou Le Spleen de Paris)  

Semper Eadem

le 18/08/2006 à 14h02

Semper Eadem


« D’où vous vient, disiez-vous, cette tristesse étrange,

Montant comme la mer sur le roc noir et nu ? »

-        Quand notre cœur a fait une fois sa vendange,

Vivre est un mal, c’est un secret de tous connu,

Une douleur très simple et non mystérieuse,

Et, comme votre joie, éclatante pour tous.
Cessez donc de chercher, ô belle curieuse !
Et, bien que votre vie soit douce, taisez vous !

Taisez vous, ignorante ! âme toujours ravie !

Bouche au rire enfantin ! Plus encore que la Vie,
La Mort nous tient souvent par des liens subtils.

 

Laissez, laissez mon cœur s’enivrer d’un mensonge,

Plongez dans vos beaux yeux comme dans un beau songe,

Et sommeiller longtemps à l’ombre de vos cils !



Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal

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