... Les Portes du Soir ...

Poésie

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le 31/12/2005 à 14h06

Elévation

Au-dessus des étangs, au-dessus des vallées,
    Des montagnes, des bois, des nuages, des mers,
    Par-delà le soleil, par-delà les éthers,
    Par-delà les confins des sphères étoilées,
   
    Mon esprit, tu te meus avec agilité,
    Et, comme un bon nageur qui se pâme dans l'onde,
    Tu sillonnes gaîment l'immensité profonde
    Avec une indicible et mâle volupté.
   
    Envole-toi bien loin de ces miasmes morbides ;
    Va te purifier dans l'air supérieur,
    Et bois, comme une pure et divine liqueur,
    Le feu clair qui remplit les espaces limpides.
   
    Derrière les ennuis et les sombres chagrins
    Qui chargent de leur poids l'existence brumeuse,
    Heureux celui qui peut d'une aile vigoureuse
    S'élancer vers les champs lumineux et sereins ;
     
    Celui dont les pensers, comme des alouettes,
    Vers les cieux le matin prennent un libre essor,
    — Qui plane sur la vie, et comprend sans effort
    Le langage des fleurs et des choses muettes !

Charles Baudelaire, tiré du recueil Les Fleurs du Mal

Poème

le 01/01/2006 à 22h53

Le lac du cauchemar

Il y a un lac dans la lointaine contrée de Zan,
Au-delà des régions habitées par l'homme,
Où médite, seul et dans un état affreux,
un esprit mort et affligé ;
Un esprit très ancien et profane,
Qui des eaux ternes et profondes
Fait surgir des vapeurs chargées de pestilence.
Sur ses berges, un bourbier d'argile,
Se vautrent des choses offensantes par leur corruption,
Et les oiseaux étranges qui atteignent ce rivage
Sont inconnus des mortels.
Ici, le jour, brille un soleil ardent
Sur des étendues vitreuses que personne jamais ne contemple,
Et ici, la nuit, les pâles rayons de la lune
S'écoulent vers les profondeurs qui s'entrouvrent en dessous.
Seulement dans les cauchemars il est dit
Quelles scènes se déroulent sous ces rayons lunaires ;
Quelles scènes, trop anciennes pour la vue de l'homme,
Gisent là-bas, englouties dans une nuit sans fin ;
Car, dans ces profondeurs, vont et viennent
Les ombres d'une race sans voix.
Par une nuit exhalant les relents du mal,
J'ai vu ce lac, endormi et tranquille ;
Dans le ciel blafard voguait
Une lune gibbeuse qui brillait et brillait.
J'ai vu des étendues fangeuses
Et les créatures immondes se vautrant dans ses marécages ;
Lézards et serpents convulsés et mourant ;
Corbeaux et vampires se putréfiant ;
Tous ceux-là, et allant et venant sur les cadavres,
Des insectes nécrophages cherchant leur nourriture.
Comme la lune terrifiante montait dans le ciel,
occultant et chassant les étoiles,
Je vis les eaux ternes du lac briller
Et apparaître des choses englouties en ses profondeurs.
Là-bas, à des lieues innombrables, luisaient
Les tours d'une ville oubliée ;
Les dômes ternis et les murs couverts de mousse ;
Des flèches aux algues emmêlées et des salles vides ;
Des temples abandonnés et des souterrains d'épouvante,
Et des rues dont l'or n'était pas convoité.
Comme je contemplais la ville engloutie, j'aperçus
Une horde d'ombres sans forme ;
Une horde malsaine qui avançait lentement
Et entourait en une danse hideuse
Des sépulcres visqueux,
Proches d'un chemin jamais emprunté.
Sortant de ces tombes une houle monta
Et vint troubler le calme maussade des eaux,
Tandis que les ombres funestes venues de l'espace éthéré
Hurlaient à la face sardonique de la lune.
Alors le lac s'enfonça vers son lit,
Aspiré vers les cavernes des morts,
Bientôt de la terre mise à nu et empestant
S'élevaient des volutes fétides des vapeurs d'une origine délétère.
Tout autour de la cité, presque découverte,
Les ombres monstrueuses dansaient et tournoyaient,
Lorsque, regardez ! en un mouvement s'ouvrirent
Les portes de chaque sépulcre !
Aucune oreille ne doit entendre ; aucune langue ne saurait dire
Quelle horreur sans nom surgit à cet instant.
Je vois ce lac, cette lune grimaçante,
Cette cité et les choses en ses murs... 
Réveillé, je prie pour que sur cette rive
Le lac du cauchemar ne s'enfonce jamais plus !


H.P. Lovecraft 

 

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le 03/01/2006 à 21h49

Le joujou du pauvre

 

 

Je veux donner l'idée d'un divertissement innocent. Il y a si peu d'amusements qui ne soient pas coupables!
   Quand vous sortirez le matin avec l'intention décidée de flâner sur les grandes routes, remplissez vos poches de petites inventions à un sol, - telles que le polichinelle plat mû par un seul fil, les forgerons qui battent l'enclume, le cavalier et son cheval dont la queue est un sifflet, - et le long des cabarets, au pied des arbres, faites-en hommage aux enfants inconnus et pauvres que vous rencontrerez. Vous verrez leurs yeux s'agrandir démesurément. D'abord ils n'oseront pas prendre; ils douteront de leur bonheur. Puis leurs mains agripperont vivement le cadeau, et ils s'enfuiront comme font les chats qui vont manger loin de vous le morceau que vous leur avez donné, ayant appris à se défier de l'homme.
   Sur une route, derrière la grille d'un vaste jardin, au bout duquel apparaissait la blancheur d'un joli château frappé par le soleil, se tenait un enfant beau et frais, habillé de ces vêtements de campagne si pleins de coquetterie.
   Le luxe, l'insouciance et le spectacle habituel de la richesse, rendent ces enfants-là si jolis, qu'on les croirait faits d'une autre pâte que les enfants de la médiocrité ou de la pauvreté.
   A côté de lui, gisait sur l'herbe un joujou splendide, aussi frais que son maître, verni, doré, vêtu d'une robe pourpre, et couvert de plumets et de verroteries. Mais l'enfant ne s'occupait pas de son joujou préféré, et voici ce qu'il regardait:
   De l'autre côté de la grille, sur la route, entre les chardons et les orties, il y avait un autre enfant, sale, chétif, fuligineux, un de ces marmots-parias dont un oeil impartial découvrirait la beauté, si, comme l'oeil du connaisseur devine une peinture idéale sous un vernis de carrossier, il le nettoyait de la répugnante patine de la misère.
   A travers ces barreaux symboliques séparant deux mondes, la grande route et le château, l'enfant pauvre montrait à l'enfant riche son propre joujou, que celui-ci examinait avidement comme un objet rare et inconnu. Or, ce joujou, que le petit souillon agaçait, agitait et secouait dans une boîte grillée, c'était un rat vivant! Les parents, par économie sans doute, avaient tiré le joujou de la vie elle-même.
   Et les deux enfants se riaient l'un à l'autre fraternellement, avec des dents d'une égale blancheur.

 

 

Charles Baudelaire, tiré du recueil Le spleen de Paris (rebaptisé Petits poèmes en prose en 1864)

 

 

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