... Les Portes du Soir ...

Poème

le 01/01/2006 à 22h53

Le lac du cauchemar

Il y a un lac dans la lointaine contrée de Zan,
Au-delà des régions habitées par l'homme,
Où médite, seul et dans un état affreux,
un esprit mort et affligé ;
Un esprit très ancien et profane,
Qui des eaux ternes et profondes
Fait surgir des vapeurs chargées de pestilence.
Sur ses berges, un bourbier d'argile,
Se vautrent des choses offensantes par leur corruption,
Et les oiseaux étranges qui atteignent ce rivage
Sont inconnus des mortels.
Ici, le jour, brille un soleil ardent
Sur des étendues vitreuses que personne jamais ne contemple,
Et ici, la nuit, les pâles rayons de la lune
S'écoulent vers les profondeurs qui s'entrouvrent en dessous.
Seulement dans les cauchemars il est dit
Quelles scènes se déroulent sous ces rayons lunaires ;
Quelles scènes, trop anciennes pour la vue de l'homme,
Gisent là-bas, englouties dans une nuit sans fin ;
Car, dans ces profondeurs, vont et viennent
Les ombres d'une race sans voix.
Par une nuit exhalant les relents du mal,
J'ai vu ce lac, endormi et tranquille ;
Dans le ciel blafard voguait
Une lune gibbeuse qui brillait et brillait.
J'ai vu des étendues fangeuses
Et les créatures immondes se vautrant dans ses marécages ;
Lézards et serpents convulsés et mourant ;
Corbeaux et vampires se putréfiant ;
Tous ceux-là, et allant et venant sur les cadavres,
Des insectes nécrophages cherchant leur nourriture.
Comme la lune terrifiante montait dans le ciel,
occultant et chassant les étoiles,
Je vis les eaux ternes du lac briller
Et apparaître des choses englouties en ses profondeurs.
Là-bas, à des lieues innombrables, luisaient
Les tours d'une ville oubliée ;
Les dômes ternis et les murs couverts de mousse ;
Des flèches aux algues emmêlées et des salles vides ;
Des temples abandonnés et des souterrains d'épouvante,
Et des rues dont l'or n'était pas convoité.
Comme je contemplais la ville engloutie, j'aperçus
Une horde d'ombres sans forme ;
Une horde malsaine qui avançait lentement
Et entourait en une danse hideuse
Des sépulcres visqueux,
Proches d'un chemin jamais emprunté.
Sortant de ces tombes une houle monta
Et vint troubler le calme maussade des eaux,
Tandis que les ombres funestes venues de l'espace éthéré
Hurlaient à la face sardonique de la lune.
Alors le lac s'enfonça vers son lit,
Aspiré vers les cavernes des morts,
Bientôt de la terre mise à nu et empestant
S'élevaient des volutes fétides des vapeurs d'une origine délétère.
Tout autour de la cité, presque découverte,
Les ombres monstrueuses dansaient et tournoyaient,
Lorsque, regardez ! en un mouvement s'ouvrirent
Les portes de chaque sépulcre !
Aucune oreille ne doit entendre ; aucune langue ne saurait dire
Quelle horreur sans nom surgit à cet instant.
Je vois ce lac, cette lune grimaçante,
Cette cité et les choses en ses murs... 
Réveillé, je prie pour que sur cette rive
Le lac du cauchemar ne s'enfonce jamais plus !


H.P. Lovecraft 

 

Citation

le 03/01/2006 à 21h37

Quand les dieux veulent nous punir, ils exaucent nos prières.

 




 



Oscar Wilde



(avec une magnfique photo de Nico...)

¤Extrait¤

le 03/01/2006 à 21h45

Le Parfum,  de Patrick Suskind est un livre que je tenais à vous présenter, mes chers lecteurs, pour la virtuosité de la description des odeurs, de son scénario passionnant et de son héros fascinant, Jean Baptiste Grenouille, un véritable « génie du mal ». D’ailleurs, ce livre ne peut même pas être lu, il ne peut qu’être senti, alors à vos narines…


Court extrait :

 


        …Le théâtre de ses débordements (comment aurait il pu être autrement ?), c’était cet empire intérieur où, depuis sa naissance il avait gravé les contours de toutes les odeurs qu’il avait jamais rencontrées. Pour se mettre en humeur, il évoquait tout d’abord les plus anciennes, les plus lointaines : l’exhalaison hostile et moite de la chambre à coucher, chez Mme Gaillard ; les goût de cuir desséché qu’avaient ses mains ; la transpiration chaude, maternelle de la nourrice Jeanne Bussie ; la puanteur cadavéreuse du cimetière des Innocents ; l’odeur de meurtre que dégageait sa mère. Et il était transporté de dégoût et de haine, et son poil se hérissait d’une horreur délicieuse.

        Parfois cet apéritif d’ignominies n’avait pas suffit à le mettre en forme, il s’accordait un petit tour olfactif du côté de chez Grimal et goûtait à la puanteur des peaux crues, non écharnées, et des bains de tannage, ou bien il imaginait les effluences concentrées de six cent mille parisiens, dans la touffeur écrasante de la canicule.

        Alors explosait tout d’un coup (c’était le but de l’exercice) toute sa haine accumulée, avec la violence d’un orgasme. Tel un orage, il se ruait sur ces odeurs qui avaient osé offenser ses nobles narines. Telle la grêle sur le champ de blé, il les flagellait, tel un ouragan il pulvérisait toute cette racaille et la noyait dans un gigantesque déluge purificateur d’eau distillée. Si juste était son courroux. Si redoutable était sa vengeance. Ah ! quel instant sublime ! Grenouille, ce petit homme tremblait d’excitation, son corps se tordait de jouissance délicieuse et qui s’arquait si bien que, pendant un moment, il se cognait le crâne contre le haut du boyau, pour retomber ensuite lentement et rester étendu, libéré et profondément satisfait. C’était vraiment trop agréable, cet acte éruptif par lequel il massacrait toutes les odeurs répugnantes vraiment trop agréable… Pour ce numéro eût été son préféré, dans la série des sketches qui se succédaient sur son grand théâtre intérieur, car il laissait la sensation merveilleuse d’un sain épuisement, que donnent seules les actions héroïques et vraiment grandioses.

        Il avait alors le droit de se reposer un moment avec bonne conscience. Il prenait ses aises ; physiquement, autant qu’il était possible dans cet endroit réduit de pierre. Mais intérieurement, sur les champs désormais nettoyés de son âme, il s’étirait tout à loisir et s’assoupissait et faisait voleter autour de son nez les odeurs les plus fines : par exemple une petite brise épicée comme si elle avait flotté sur des prés au printemps ; un vent tiède de mai, soufflant à travers les premières feuilles qui verdoient sur les hêtres ; un coup de vent de mer, aussi relevé que des amandes salées…

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